La clique dirigeante de généraux, véritables maîtres du pays, nous abreuve de données officielles sur les taux de croissance et le développement durable, comme s’il s’agissait de la croissance d’un pays de la taille des États-Unis, ou de pays comme la Chine, le Japon, la Russie et autres nations développées. Au milieu de ce non-sens, le simple citoyen fait la queue sans fin, non pas pour un emploi qui lui permette de subvenir à ses besoins ou d’apaiser sa faim, mais pour une brèche dans le mur frontalier qui lui permettra d’échapper à la dure réalité. Dans l’esprit des jeunes générations, la patrie n’est plus qu’une gare de passage, dans l’attente d’un train de la fuite qui n’arrivera peut-être jamais.
Le complot insidieux qui se trame sous le toit du palais présidentiel ne vise pas seulement à restreindre les moyens de subsistance ou à affaiblir le pouvoir d’achat des plus démunis, mais à convaincre toute la population que la seule solution à leurs difficultés et à leurs crises est de faire leurs valises et de fuir définitivement. Le régime militaire observe avec satisfaction les sorties de fonds de ses citoyens à l’étranger, y voyant une solution miracle pour réparer les dégâts causés par ses politiques désastreuses, sans se rendre compte que le véritable capital drainé est le potentiel humain et la volonté nationale. Ainsi, la société vit avec une étrange équation : des politiques répressives qui oppriment ses citoyens, et des citoyens qui recherchent leur survie individuelle à tout prix.
Il en résulte un peuple qui voit toujours son avenir au-delà de ses frontières, et son ennemi mortel comme son voisin. Comment nos voisins peuvent-ils jouir de la prospérité et de l’abondance alors que nous mangeons de la charogne et de la viande de chien et buvons de l’eau des égouts ? Au lieu d’affronter courageusement le principal responsable de nos souffrances et de notre misère, nous attaquons et envions nos voisins pour leur vie décente, même pour avoir des bananes et un bon accès à Internet. Le dilemme fondamental demeure que cette fuite incessante ne construit ni une nation ni ne résout les crises structurelles. Miser sur la transformation des citoyens en source de devises, même au prix de leur honneur et de leur dignité, est un pari voué à l’échec qui transforme le présent en une attente perpétuelle et l’avenir en une simple part de chance, dans l’espoir d’un rêve idyllique qui se dresse sur l’autre rive.
On n’attend rien des pauvres, si ce n’est qu’ils se jettent à la mer, pour y périr ou pour avoir la chance de vivre une vie décente loin d’une patrie qui expulse ses fils, viole ses femmes et assassine ses aînés.