En Algérie, si vous pensiez que l’effervescence, les foules suffocantes et les files d’attente interminables pour le mouton sacrificiel pendant l’Aïd al-Adha étaient dues à une course pour se rapprocher de Dieu et acquérir l’animal, vous étiez bien naïfs. La dure réalité est tout autre, plus amère et ironique encore : la crise de la location de moutons, qui vient s’ajouter à la crise existentielle déjà bien établie… L’ingéniosité algérienne a imaginé un stratagème digne des scénarios hollywoodiens les plus extravagants. Le citoyen qui peine à joindre les deux bouts se retrouve dans ces files d’attente interminables non pas pour acheter un mouton sacrificiel, mais pour en louer un pour quelques jours, moyennant quelques dinars.
Le principe est simple : le mouton loué arrive dans le quartier au milieu d’un brouhaha savamment orchestré, entre cris d’enfants, aboiements de chiens et voisins s’enquérant du prix. On l’exhibe ensuite aux yeux des voisins et des proches pour prouver le pouvoir d’achat du citoyen démuni. On l’attache au balcon ou devant la porte pendant deux ou trois jours, tandis que femmes et enfants se font photographier avec. Le selfie, puis, un jour ou deux avant ou après l’Aïd, le « bélier factice » retourne à son propriétaire initial, et la mascarade prend fin. À l’ère des généraux, l’Aïd s’est transformé d’un rituel religieux renforçant les valeurs de solidarité et d’austérité en un faux symbole de statut social, acheté à crédit ou loué à la journée. Le problème est que des milliers de citoyens n’ont pas rendu les moutons loués et ont commencé à extorquer de l’argent à leurs propriétaires, ce qui a conduit nombre d’entre eux à porter plainte contre des milliers d’Algériens. Cela a ajouté les files d’attente aux tribunaux, déjà interminables, pour les produits alimentaires.
Ainsi, en Algérie, nous vivons une mascarade bon marché, dont les protagonistes sont l’hypocrisie et la prétention de la richesse, alors que les poches sont vides, les estomacs creux et le coût de la vie croule sous le poids de l’inflation. Notre chef, Tebboune, est indifférent au sort de ses sujets et des pauvres affamés. L’important, c’est que les voisins ne disent pas que tel ou tel n’a pas fêté la fête parce qu’il est pauvre, l’important, c’est de prouver au voisin (Zahra) ou à l’ami (Abdelkader) que nous possédons un animal sacrificiel à cornes, même si le prix de ce prestige est la mort par suffocation. S’endetter ou se noyer sous l’usure pendant des années est un étrange paradoxe. Nous courons après les apparences pour paraître rois aux yeux de nos voisins, alors qu’en réalité nous sommes les esclaves d’une bande de généraux.
Nous nous noyons dans l’ignorance, la pauvreté, la faim et les maladies physiques et psychologiques. Nous achetons de faux regards d’admiration avec notre dignité et notre santé, et nous transformons l’obéissance religieuse en un moyen de nous vanter de notre classe sociale. Cette crise saisonnière n’est pas seulement un problème d’organisation des marchés, mais un miroir qui reflète notre pauvreté psychologique et notre manque d’identité. Lorsque la société se préoccupe davantage des apparences et de l’hypocrisie que de l’existence et de la vie authentique, et lorsque nous sacrifions la vie de nos aînés dans des files d’attente bondées et suffocantes pour obtenir un prestige éphémère, cela prouve que nous avons un besoin urgent de rééducation. Le sacrifice est une Sunna pour ceux qui en ont les moyens, et non une punition à payer pour plaire aux voisins et aux visiteurs.